Günther Schwab (1904 – 2006) était un écrivain autrichien, écologiste et plutôt réactionnaire. Ses quatre romans visionnaires et engagés, qui mettent en scène des conversations entre le Diable et ses ministres planifiant la destruction de l’humanité par la société technologique, forment son œuvre la plus connue. En voici un superbe extrait, dans lequel « le Diable » s’exprime :

 

« Vous avez pris connaissance de rapports concernant la destruction physique de l’homme. Mais, à quoi tendent tous ces efforts, si ce n’est, en dernier lieu, à détruire l’esprit ? Dès que le paysage, la nourriture ou l’ordre établi par les lois de la Vie sont détruits, dès que la Vie est empoisonnée et l’homme malade, l’esprit s’affaiblit. Ainsi que dans la nature, dans l’organisme tout dépend de tout. Dans un corps malade, il ne peut y avoir de pensée saine. Que l’on perturbe l’action du sang, d’une cellule, d’un organe, d’un nerf, et aussitôt l’ensemble des pensées et des émotions du sujet est modifié. Nous avons rendu l’humanité malade, du plus puissant jusqu’à l’homme de la rue. L’intelligence déjà malade continue, d’elle-même, l’œuvre de destruction que nous avons amorcée. La preuve qu’elle est folle, c’est qu’elle considère les symptômes de sa destruction comme des victoires grandioses. C’est sous le signe du progrès que, aveugle, possédée du démon, obéissante, elle se donnera elle-même le coup fatal, lorsque j’en donnerai le signal.
J’ai toléré le développement supérieur de l’intellect humain, et je l’ai fait progresser jusqu’au point où il est devenu capable de trouver les moyens de sa propre perte. Maintenant, il s’est coupé le chemin du retour vers la nature toute-puissante qui pouvait le soigner. Il a perdu ses instincts naturels. Il est seul. Il faudrait la puissance d’un esprit supérieur pour le sauver des forces de destruction qu’il a lui-même attirées sur lui. C’est pour cela que j’ai arrêté le développement de l’esprit de l’homme. Et, je ne me suis pas contenté de cela. Je l’ai attaqué, affaibli, embrouillé, égaré. D’autre part, j’ai encouragé le développement des puissances de la destruction : puissances de l’argent, de la technique et de l’économie. Elles sont devenues le Golem qui gouverne tout, qui piétine l’humanité. Le Golem est là, il vit, il n’obéit plus à l’homme, mais à ses propres lois, qui contrarient l’ordre éternel des lois de la Vie. Le Golem grandit, tandis que l’esprit de l’homme devient de plus en plus faible. J’ai désarmé l’homme.
(…)
L’évolution catastrophique que vous constatez aujourd’hui est ainsi l’aboutissement d’un long processus d’intellectualisation qui devait, certes, s’accomplir, mais qui, pour être positive, aurait dû s’accomplir sous le contrôle de l’esprit, dont la conscience morale est le mode d’expression. Tandis que, en rejetant arbitrairement ce contrôle de l’esprit, c’est-à-dire de la conscience, le développement unilatéral de l’intellect humain a engagé toute l’évolution de l’humanité dans une voie régressive, au terme de laquelle vous allez aboutir à l’apocalypse.
C’est ainsi que l’homme de la technique se bâtit son monde artificiel porteur de mort, monde fébrile, sans repos ni relaxation, monde sans centre de gravité spirituelle, monde qui se précipite tout droit vers l’abîme, poussé par le moteur de l’utilitarisme et fouetté par la cupidité.
C’est précisément chez les Occidentaux, les Européens comme les Américains, qui ont représenté pendant des siècles les forces créatrices les plus élevées de l’humanité, que l’imbécilité fait les plus gros progrès. La race blanche doit à l’excellence de son système nerveux résistant et souple sa prépondérance sur les autres peuples. Aujourd’hui, elle n’est plus représentée que par une masse désordonnée de neuropsychopathes, de retardés, de détraqués, gouvernée par une clique d’individus amoraux, aux fonctions cérébrales hypertrophiées, donc désaxées, une société qui succombe aux produits de sa propre création.
(…)
Il existe dans la nature un équilibre souverain. L’esprit humain crée l’ascension que détruit l’intellect humain lorsqu’il s’affranchit de la domination de l’esprit. La disparition des qualités de l’homme va entraîner sa fin. Dès que l’homme en n’écoutant plus que ses motivations intellectuelles s’est détourné des lois éternelles de la création, il est tombé plus bas que l’animal. Voilà où j’en suis arrivé. Il s’est creusé entre la science et la conscience un fossé infranchissable. L’homme apprend à lire et à écrire, c’est vrai, je l’admets, mais je l’empêche d’utiliser les connaissances intellectuelles acquises pour accéder à la conscience. Il lit et écrit des mots, mais il ne formule plus de pensées profondes. C’est aussi pour cela que les gigantesques créations spirituelles du passé lui sont devenues incompréhensibles et inassimilables.
En échange, je lui tends maintenant les succédanés. (…)
Pseudo-littérature, pseudo-art, pseudo-religion, simulacre de vie humaine. Mais la Vie n’admet pas de simulacres. Là où elle disparait, il ne reste que la mort. »

Günther Schwab – Les dernières cartes du Diable (1968)