(L’auteur est seul responsable de ses idées)

 

Nous publions ci-dessous un texte d’Alexandre Douguine, datant du début des années 2000, qui exprime à sa manière les deux grandes « races spirituelles » qui forment l’humanité : elles sont symbolisées dans la Genèse par les deux archétypes Caïn et Abel. L’Église, qui est l’institution d’Abel, a diabolisé Caïn comme le meurtrier, mais le mythe lu étymologiquement nous apprend que Caïn (étym. le maître) fait disparaître Abel (étym. l’apparence, la fumée) car Caïn est demi-dieu. (Abel est le fils d’Ève et d’Adam, l’homme, alors que Caïn est le fils d’Ève et d’un dieu.)
Caïn peut être destructeur s’il n’atteint pas la maîtrise. Mais c’est lui qui, par son énergique volonté et son intelligence, est le père des civilisations, des arts et des philosophies. Abel trouve sa satisfaction dans le simple fait de vivre et de croire. Caïn a besoin de chercher et de créer par lui-même, pour le pire comme pour le meilleur.
Dans le mythe de la Genèse, Abel est le berger qui guide ses moutons, alors que Caïn laboure la terre et offre les fruits de son travail.
La chanson
Errant et fugitif, qui a donné le nom de notre prochain album (sortie annoncée en février !), est un hommage aux fils de Caïn :

 

Les Brigandes – Errant & fugitif

Note : Voir le point de vue de Joël LaBruyère sur Caïn et Abel dans un texte téléchargeable ici. (texte écrit lui aussi au début des années 2000)

 

ALEXANDRE DOUGUINE SUR LES DEUX GRANDES VOIES SPIRITUELLES DE L’HUMANITÉ :

(Alexandre Douguine, Le prophète de l’eurasisme, Partie IV – Essais philosophiques, Le gnostique, pp. 217-220, Avatar éditions, Collection Heartland)

 

Maintenant vient le temps de révéler la vérité, de dévoiler une essence spirituelle que les lèche-bottes ordinaires définissent comme de l’« extrémisme politique ». Nous les avons embrouillés, changeant les registres de nos sympathies politiques, la couleur de nos héros, passant du chaud au froid, du droitisme au gauchisme et inversement. Tout cela n’était qu’une préparation intellectuelle, une sorte de réchauffement idéologique.
Nous avons effrayé et séduit à la fois l’extrême droite et l’extrême gauche, et maintenant toutes deux ont perdu leurs lignes directrices, toutes deux ont été attirées hors des sentiers battus. C’est merveilleux. Comme le grand Evgueni Golovin aimait à le répéter : « Celui qui marche face au jour ne doit pas craindre la nuit ». Il n’y a rien de plus agréable que de sentir le sol se dérober sous vos pieds. C’est la première expérience de vol. Cela tuera la vermine. Cela endurcira les anges.

Qui sommes-nous en réalité ? Ceux dont le visage menaçant apparaît plus clairement, jour après jour, derrière le courant politique radical paradoxal qui répond au nom effrayant de national-bolchévisme ?

Aujourd’hui, il est possible de répondre à cette question sans équivoque ni définitions évasives. Cependant, avec cette fin en vue, il est nécessaire de faire une brève digression dans l’histoire de l’esprit.

L’humanité a toujours eu deux types de spiritualité, deux voies – la « Voie de la Main Droite » et la « Voie de la Main Gauche ». La première est caractérisée par une attitude conciliante envers le monde environnant qui est vu comme harmonie, équilibre, bien, paix. Tout le mal est considéré comme un cas particulier, une déviation par rapport à la norme, quelque chose d’inessentiel, de passager, sans raisons transcendantales profondes. La Voie de la Main Droite est aussi appelée la « Voie du Lait ». Elle ne blesse pas la personne, elle la préserve de toute expérience radicale, de l’immersion dans la souffrance, du cauchemar de la vie. C’est une fausse voie. Elle conduit à un rêve. Celui qui la suit n’arrive nulle part.

La seconde voie, la « Voie de la Main Gauche », voit tout selon une perspective inverse. Pas de tranquillité laiteuse, mais une sombre souffrance ; pas de calme silencieux, mais le drame torturant et ardent de la vie déchirée. C’est la « Voie du Vin ». Elle est destructrice, terrible, ne connaît que la colère et la violence. Pour celui qui suit cette voie, toute la réalité est perçue comme un enfer, comme un exil ontologique, une torture, une immersion au cœur de quelque catastrophe inconcevable tombée des hauteurs des cieux. Dans la première voie tout semble bon, dans la seconde tout paraît funeste. Cette voie est monstrueusement difficile, mais seule cette voie est vraie. Celui qui la suit trouvera gloire et immortalité. Celui qui l’endurera conquerra et recevra la récompense, qui est plus élevée que la vie.

Celui qui suit la « Voie de la Main Gauche » sait qu’un jour l’emprisonnement prendra fin. La prison de la matière disparaîtra, se transformant en cité céleste. Les chaînes de l’initié préparent passionnément un moment désiré, le moment de la fin, le triomphe de la libération totale.

Ces deux voies ne sont pas deux traditions religieuses différentes. Les deux sont possibles dans toutes les religions, dans toutes les confessions, toutes les églises. Il n’y a pas de contradiction externe entre elles. Elles font appel aux traits les plus intimes d’une personne, à son essence secrète. Ces voies ne peuvent être choisies. Ce sont elles qui choisissent une personne, comme une victime, comme un serviteur, comme un outil, un instrument.

La Voie de la Main Gauche est appelée « gnose », « connaissance ». Elle est amère, en tant que connaissance elle engendre la douleur et froide tragédie. Jadis, dans l’Antiquité, quand l’Humanité attachait encore une signification décisive aux aspects spirituels, les gnostiques développèrent leurs théories à un niveau philosophique, comme une doctrine, comme des mystères cosmologiques, comme un culte. Graduellement les êtres se dégradèrent, cessèrent de prêter attention au royaume de la pensée, tombèrent dans la physiologie, dans la recherche de la vie privée, de la vie personnelle. Mais les gnostiques ne disparurent pas. Ils transférèrent le débat au niveau des choses compréhensibles par les humains modernes et ordinaires. L’un deux proclama les slogans de la « justice sociale », développa les théories de la lutte des classes, le communisme. Le « mystère de la Pistis Sophia » devint la « conscience de classe », la « lutte contre le Démiurge mauvais, créateur du monde damné », prit le caractère d’une bataille sociale. Les fils de l’ancienne connaissance conduisirent Marx, Netchaïev, Lénine, Staline, Mao, Che Guevara… Le Vin de la révolution socialiste, le plaisir de la révolte contre les forces du destin, la passion furieuse et sacrée de la destruction totale de tout ce qui est sombre pour l’amour de trouver une nouvelle Lumière non-terrestre…

D’autres opposèrent à la médiocrité l’énergie secrète de la race, le murmure du sang. Ils érigèrent les lois de la pureté et de la nouvelle sacralité, proclamèrent le retour à l’Âge d’Or, le Grand Retour contre le mélange, la dégradation. Nietzsche, Heidegger, Evola, Hitler, Mussolini dissimulèrent la volonté gnostique dans des doctrines raciales nationales.

Il est vrai que les communistes n’avaient pas d’intérêt particulier pour les travailleurs, ni Hitler pour les Allemands. Mais ce n’était aucunement dû à leur cynisme. Tous deux étaient submergés par une aspiration plus profonde, plus ancienne, plus absolue – l’esprit gnostique ordinaire, la secrète et terrible Lumière de la Voie de la Main Gauche. Ni travailleurs, ni aryens… C’est un cheval d’une autre couleur.

Des personnalités créatrices invoquèrent la Voie de la Main Gauche sur le chemin de la gnose ; ils oscillèrent entre le « rouge » et le « noir », le « blanc » et le « brun », se ruèrent dans des recherches spirituelles. Troublés par les doctrines politiques, allant vers les extrêmes, incapables d’exprimer clairement les contours métaphysiques de leur vision, les artistes, de Shakespeare à Artaud, de Michel-Ange à Marc Eemans, des troubadours à André Breton, se nourrissent du vin secret de la souffrance, imprègnent avidement la société, les passions, les sectes et les confréries occultes avec les fragments épars de la terrible doctrine qui vous prive de la possibilité de sourire. Les Chevaliers du Temple, Dante, Lautréamont… Ils ne souriaient jamais. C’est le signe de l’élection particulière, la trace de la monstrueuse expérience qui était commune à tous les « voyageurs de la Voie de la Main Gauche ». Un gnostique survole notre monde avec un regard sévère. Le même regard qu’avaient ses précurseurs, maillons d’une ancienne chaîne des élus, choisis par l’Horreur. La marque répugnante lui est visible. L’Occident perdu dans sa psychose de consommation, l’Orient dégoûtant par sa lenteur d’esprit et son obéissance misérable. Un monde en train de se noyer, une planète touchant le fond.

« Dans les bosquets sous-marins la pensée est inutile et le geste s’interrompt. » (Evgueni Golovin.)

Mais le gnostique continuera l’œuvre de la vie. Il n’abandonnera jamais. Ni aujourd’hui, ni demain. Au contraire, il a toutes les raisons de triompher intérieurement. N’avons-nous pas dit aux naïfs optimistes de la « Voie de la Main Droite » où leur excessive confiance ontologique les conduirait ? N’avons-nous pas prédit la dégradation de leur instinct créatif dans cette grotesque parodie, représentée par les conservateurs modernes qui se sont abandonnés à tout ce qui horrifiait leurs précurseurs les plus séduisants (mais non moins hypocrites) deux mille ans auparavant ? Ils ne nous ont pas écoutés… Maintenant qu’ils ne s’en prennent qu’à eux-mêmes et qu’ils lisent les livres du Nouvel Âge ou les manuels de marketing.

Nous n’avons abandonné personne ; nous n’avons rien oublié.

Nous n’avons pas été trompés par le changement du théâtre et des acteurs politiques.

Nous avons une très bonne mémoire, nous avons de très « longs bras. »

Nous avons une très sévère tradition.

Labyrinthes de vie, spirales d’idées, tourbillons de colère…

 

PS : Antoine et Roxane des Brigandes ont rencontré Alexandre Douguine à Moscou en octobre 2017 : http://le-clan-des-brigandes.fr/2017/12/19/delegation-des-brigandes-en-russie-partie-1-moscou#note2