Alors que nous allions tourner le clip « Vivre ensemble », un visiteur a débarqué dans notre petit clan, caché au milieu des forêts de la Montagne Noire. Il a tenu à faire un récit de sa visite. Place à sa plume…

 
UN WEEK-END CHEZ « LES BRIGANDES »

Au terme de ma rapide traversée de la Provence, un appel téléphonique m’invita à proroger mon séjour de quelques journées hautes en couleurs ! C’était Sam qui, au téléphone, planta cette graine d’idée en moi. Sam, un de mes chers colocataires belge de la maison de Godinne, n’ignorait point que je me trouvais alors sous une latitude qui, de son point de vue, pouvait paraître proche du repaire des Brigandes.

 

La Montagne Noire

 

J’ignorais presque tout de ce groupe de jeunes musiciennes, dont je compris en demi teinte qu’il oeuvrait dans une contrée fort éloignée du Show-Business…et pas seulement du seul point de vue géographique. Les Brigandes résidaient quelque part dans ces montagnes encore toutes résonantes des chants des anciens Troubadours.

À y voir de plus prêt, leur repaire se situait à plus de deux heures de mon point de chute provençal. Je consultais ma carte Michelin sans parvenir d’ailleurs à repérer leur village ; impossible de les rejoindre en vélo dans un laps de temps raisonnable. Cependant, je trouvais une occasion de m’essayer à un nouveau mode de transport, le covoiturage. Pour se faire, je fermais un moment les yeux sur mon principe de technophobie militante et ouvrit la boîte de Pandore… de mon ordinateur ; un conducteur chinois me contacta presque aussitôt. Il partait dans deux heures en direction du village du Haut Languedoc ! Bref, de bons augures de voyage en perspective ! [….].

Aux côtés du conducteur chinois, je voyais se dérouler des paysages aux couleurs ocres et brunes qui semblaient sortir d’un roman de Dos Pasos. Un certain mysticisme émanait de ces lieux à mesure que l’auto s’éloignait des pinèdes ravagées de la côte méditerranéenne. Nous découvrions, mon compagnon de route et moi, une série de petits villages sertis comme des pierres précieuses dans l’écrin vert de la vallée.
Puis, avant d’entamer les lacets des premiers contreforts de la montagne, nous traversions un hameau qui portait un nom à résonance occitane ; dans la seconde vallée, j’aperçus en contrebas de la route le fil moussu d’une rivière qui coulait comme un long serpent vert. Le panneau bleu de la route m’indiqua son nom : c’était «l’Agoût» ! Nous étions donc prêt du but !..

Mon regard oscillait entre le spectacle qu’offrait la vallée, en contre-bas et les premiers sommets de la Montagne Noire, que je découvrais pour la première fois autrement qu’en rêve. Je réalisais à quel point cette région diffère de la côte surexploitée, recouverte de supermarchés et de marinas pour touristes. Je le redis : plus rural et moins expansif en bouche, cet arrière-pays conserve une authenticité qui tranche avec cette côte méditerranéenne post-provençale et cosmopolite.

Une petite heure était passée, nous parvenions dans le repaire des Brigandes… Le rendez-vous avait été fixé au centre du village, en face d’une charcuterie… Dans la partie gauche du bâtiment, reconvertie en studio d’enregistrement, quelques Brigandes répétaient une de leur chanson satirique dont elles ont le secret, alchimie d’idéologie anti-système et de vocalise enjôleuse. Je tombais donc à pic pour faire leur connaissance !
A peine arrivé à proximité, on ouvrit grand les rideaux de la fenêtre, en m’invitant, d’un geste de la main, à entrer dans la salle d’enregistrement !
Aussitôt la répétition terminée, on me convia amicalement dans une grande salle de la maison communautaire ouverte de grandes baies vitrées. La salle était remplie d’objets de style médiéval. Mais une tapisserie murale où figurait un dieu antique attira mon regard ; je reconnu Dionysos au commande d’une trière grecque… Le dieu était surmonté d’un plant de vigne tandis qu’au dessous de son embarcation, nageaient quelques dauphins joliment dessinés ; l’ensemble formait une allégorie tout à fait réussie à la fois du vin et du voyage, bref… de l’ivresse !
Sur une table ronde qui trônait au centre de la pièce, étaient posées des boules de verre aux différentes couleurs. Je me souvins alors avoir vu des boules de même facture, posées sur deux colonnettes ioniques à l’entrée de la grande maison…

 

Le centre communautaire de notre clan

 

Un jeune « brigand » à la parfaite éducation, m’invita à prendre place ; je m’assis dans une des grandes chaises en bois disposées en cercle autour de la table. Cette table n’était pas ordinaire, on aurait dit la Table des Chevaliers de la Table Ronde ! ou un mobilier qui semblait tout droit sorti d’un vieux château bavarois. Quelques souvenirs de ma visite du château de Neuschwanstein remontèrent d’ailleurs à la surface de ma mémoire pendant la nuit suivante ; même mobilier néo-baroque, même grand espace qui invite à la rêverie, même sentiment que d’anciens dieux oubliés des hommes rôdaient dans les parages…

Tout au fond de la grande salle, une jeune fille rapiéçait à la machine un tissu de couleur rouge ; une autre coupait des légumes sur une planche de bois ; une autre enfin, habillée en ménestrelle et couronnée d’un diadème d’or, m’envoya une œillade complice ; je lui répondis par un sourire non moins complice…
Inutile de dire que, pour un regard habitué à croiser celui d’adolescents avachis sur les dalles de béton de banlieue surpeuplée, tels des otaries sur une banquise, ce spectacle de conte de fée contrastait au possible ! Enfin un lieu qui sortait, telle une île éphémère et onirique, des eaux mortes de notre système démocratique agonisant.

La scène se prolongea une demi-heure environ. Je demeurais assis sur mon grand siège de bois tout en contemplant le décorum féerique qui m’entourait… je me préparais à voir arriver la Fée Morgane ou Merlin l’Enchanteur en personne !
A travers la large baie vitrée de la grande salle, je contemplais les monts aux sommets saupoudrés de neige qui fermaient la vallée, et qui donnaient une résonance toute bavaroise à la scène ; je le redis, les souvenirs qui remontaient en moi à cet instant précis, provenaient aussi bien du film le plus marquant de ma génération, Excalibur de John Boorman, que de ma visite adolescente du château de Louis II de Bavière.

Les rayons du soleil couchant traversèrent la baie vitrée et arrosaient toute la pièce de leur lumière dorée. Une sorte d’événement cosmique, dont j’ignorais l’origine, eut lieu à cet instant précis !

Un homme habillé d’un gilet à la peau de mouton apparut alors dans la salle. Il me salua furtivement d’un geste de la main tout en se dirigeant avec empressement dans une salle adjacente, accompagné de plusieurs jeunes gens. Depuis la salle, me parvenaient quelques paroles confuses au milieu d’un fond musical ; je ne tardais pas à comprendre que le petit aréopage écoutait le dernier enregistrement des « Brigandes ». On s’exclamait à la découverte de la vidéo ! des mots d’éloge et de satisfaction fusaient à tir d’ailes ! Je devais en déduire que l’homme aux cheveux gris était le producteur du groupe.

Une demi-heure passa ainsi. Je demeurais installé sur mon trône arthurien, de plus en plus attentif au son de la machine-à-coudre. Tandis que la petite main experte d’une Brigande rapiéçait un habit de scène, quelques jeunes gens, qui venaient de sortir de la pièce adjacente, déplacèrent alors le mobilier de la grande salle où je me trouvais.
Après un moment de silence, un autre homme, plus jeune, sorti de l’alcôve en dansant ! Il portait une tunique entièrement noire qui contrastait avec de longues chaussettes blanches qui remontaient jusqu’à ses genoux. De son grand chapeau rond, deux longues mèches de cheveux se balançaient au rythme de la danse Ashkénaze ; quelques jeunes filles, portant des loups autour des yeux, avaient rejoint le danseur. Tout ce petit monde tapait des mains et des pieds avec allégresse ! Oï oï oï ! [Tournage du clip Vivre Ensemble, ndlr]

 

Préparation pour le clip « Vivre Ensemble »

 

Les Brigandes dans « Vivre Ensemble »

 

Après quelques minutes de cette scène stupéfiante, l’une des brigandes, la plus petite en taille, tomba subitement à terre ; je voulu la secourir mais elle se releva aussitôt avec la souplesse d’un chat. Je ne compris pas vraiment si cette chute faisait partie de la chorégraphie ou fut accidentelle.
Quelques pièces manquaient au puzzle pour comprendre ce qui se tramait ce soir-là chez les Brigandes !
Mais j’étais l’invité, et l’invité ne pose pas de question importune ; il reçoit chaque instant de sa visite comme un cadeau de ses hôtes et de la vie elle-même. Il doit se couler dans les formes qui l’attendent et desquelles il sortira intellectuellement grandi.

 

Le tournage du clip

 

Le lendemain vers midi, j’étais de nouveau invité à partager un repas dans la grande maison séparée du village par quelques lacets de montagne.
On vint me chercher en auto. Nous étions cinq à table, « brigands » , « brigandes » en plus de leur curieux visiteur. L’aîné de la maison (l’homme aux cheveux gris) prit alors la parole, évoquant des divers sujets ; qui, les appels téléphoniques des fans des Brigandes ; qui, le dialogue de Jésus et Pierre dans l’Évangile ; etc. J’avoue qu’une partie du sens de ces propos qui m’échappait totalement, tenaient pourtant le groupe en haleine. Une fois de plus, quelques pièces du puzzle manquaient à ma compréhension globale de la scène !
Mais peu importe. Nous savons tous intuitivement que la réalité tangible, directe et immédiate, cohabite avec d’autres dimensions de l’imaginaire, ce Mundus Imaginalis que les mots entendus ce soir là, dans le décorum féerique qui m’entourait, eut le pouvoir d’éveiller en mon for intérieur.

Au cours du Week-end, je n’eus que peu l’occasion de parler avec les Brigandes, toutes occupées qu’elles étaient dans leur tâches quotidiennes. Mais nos rêves, eux, ont sans doute pu se rencontrer. Je croisais cependant l’une d’entre elles, la plus discrète et peut être la plus brillante de toutes. J’échangeais alors quelques mots de présentation avant que l’étoile filante disparaisse, elle aussi, dans une des pièces de la grande maison :

– « Bonjour, comment vous appelez-vous ? »
– « Je m’appelle Anne ». 
– « Vous êtes Anne ! Ah bon ! Anne est aussi le nom de la sainte patronne de la Bretagne, n’est-ce pas? » 
– « Oui, je suis bretonne ! » répondit-elle, étonnée.
– « En voilà une synchronicité ! » dis-je, tout en plongeant mon regard dans les yeux couleur d’ambre de la jeune elfe bretonne !..

Le lendemain matin, je quittais avec grand regret le repaire « des Brigandes » ! Avec mon hôte du Week-end, qui manifesta à mon égard des trésors d’hospitalité et de bienveillance, nous échangions une accolade fraternelle sur le seuil de la porte.
Je quittais le clan avec l’impression que j’étais mystérieusement lié à lui ; cette sensation de résonance ne cessa point au cours des semaines suivantes. J’avais sans doute retrouvé, au sein du clan, quelque chose de cet « ailleurs » qui m’avait poussé à parcourir, tel le Pythéas de mon propre rêve, plusieurs milliers de kilomètres en vélo autour de la Mer Baltique ! cet «ailleurs intérieur» ressenti au fond de ma tente sur les plages d’ambre, que j’avais si longuement cherché à définir, cet «Extrême Nord Humain» qui bat dans le cœur de tout européen, je l’ai ressenti aussi chez les Brigandes.

Nous sommes aujourd’hui dimanche. La cloche de l’église vient de retentir dans les venelles étroites du village. Il est dix heures du matin, l’heure de quitter les Brigandes. Depuis le parking suspendu au-dessus du ravin, je salue d’un geste de la main mes hôtes pour m’en retourner, plus bas dans la vallée, dans le désert humain des grandes villes cosmopolites.

Une étoile filante passe à ce moment précis au-dessus du village ; une étoile qui dérobe quelque chose en moi, avec un petit air de brigande au visage recouvert d’un loup…